Message
par Arnaud BASSEZ » ven. avr. 20, 2012 2:19 pm
Santé : enquête sur les mandarins cumulards
Le professeur Philippe Juvin a-t-il cumulé une fonction de trop ? Depuis sa nomination à la tête des urgences de l'hôpital Georges-Pompidou, à Paris, la polémique n'en finit plus autour de celui qui est déjà député européen, maire de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine) et qui ne compte pas ses efforts dans la campagne présidentielle pour représenter l'UMP.
Le Syndicat des praticiens des hôpitaux publics devait déposer, mercredi 28 mars, une demande de suspension en référé de cette nomination. "La lourdeur d'un service aussi important (...) et la nécessité de garantir la continuité du service public, dans une situation difficile, sont totalement irréconciliables avec l'ensemble des missions et fonctions du professeur Juvin", dénonce le syndicat.
Privilège pour les uns, scandale pour d'autres, cette affaire a mis au grand jour une curieuse pratique : le cumul du mandat de parlementaire et du titre de professeur d'université-praticien hospitalier (PU-PH). Outre ce parlementaire, quatre députés - Bernard Debré (UMP, Paris), Jean-Louis Touraine (PS, Rhône), Jacques Domergue (UMP, Hérault) et Olivier Jardé (Nouveau Centre, Somme) - cumulent ces deux fonctions, et les rémunérations qui vont avec. Un autre député-médecin, Arnaud Robinet (UMP, Marne), est lui maître de conférences.
Lire nos articles, Polémique sur le système de retraites des "mandarins" de l'hôpital public et L'emploi du temps bien rempli de Philippe Douste-Blazy.
CHACUN SA MÉTHODE
Ces stakhanovistes jurent s'en sortir avec leur emploi du temps. Chacun a sa méthode : peu de sommeil, des journées à rallonge, un bon adjoint, moins de passages dans le service, un temps partiel à l'hôpital. Tous, surtout, assurent que cette pratique est légale. Pourtant, aucun n'a jamais saisi le Conseil constitutionnel pour s'en assurer. Car si le code électoral prévoit une exception pour les professeurs d'université à l'interdiction de cumuler un mandat parlementaire et un poste de la fonction publique, le cas des PU-PH n'est pas explicitement abordé. "Jamais nous n'avons été saisis de la question", assure-t-on au Conseil constitutionnel. L'exception au non-cumul pour les professeurs d'université est historiquement motivée par le fait qu'ils ne sont pas soumis au pouvoir exécutif comme les autres fonctionnaires. Jusque-là, le Conseil constitutionnel a pourtant eu une vision plutôt restrictive de l'exception réservée aux professeurs d'université.
En 2008, il a ainsi interdit à plusieurs parlementaires de donner des cours comme professeurs associés dans des universités. Le cas d'Arnaud Robinet, qui n'est pas professeur d'université mais maître de conférences, paraît encore plus étonnant. "Lors de mon élection, j'ai demandé au rectorat et au ministère. On m'a assuré qu'il n'y avait aucun problème pour cumuler", affirme ce toxicologue.
Tout le monde ne voit pas les choses ainsi. "Je suis simplement praticien hospitalier. Le lendemain de mon élection, mon directeur m'a convoqué pour m'annoncer ma mise en détachement. Je ne vois pas trop comment on peut cumuler les deux fonctions", témoigne Jean-Luc Préel, député Nouveau Centre de Vendée. "Une fonction médicale à haute responsabilité et un mandat à haute responsabilité, qui oblige à être absent plusieurs jours par semaine, ne sont pas compatibles", juge Michèle Delaunay, députée PS de Gironde. Responsable d'une unité de cancérologie au CHU de Bordeaux, elle a quitté son poste après son élection.
Parmi les intéressés, certains sont un peu gênés. "J'admets qu'il s'agit d'un privilège", confie M. Domergue. "Je ne suis pas un défenseur farouche du cumul", dit M. Touraine. D'autres n'ont pas ces états d'âme : "Il suffit de regarder la productivité de mon service", défend M. Debré. "J'ai une mission, réduire le temps d'attente aux urgences, je demande à être jugé sur des indicateurs", assène M. Juvin, qui estime qu'il a fait ses preuves comme chef des urgences de l'hôpital Beaujon, à Clichy, alors qu'il était déjà député européen.
DOUBLES SALAIRES
Il faut dire que les PU-PH profitent aussi d'un statut qui n'impose aucun décompte des heures de présence à l'hôpital ou à l'université. A chacun de gérer. Tous ont d'ailleurs une bonne raison de cumuler les fonctions. "Il est très difficile pour un chirurgien de reprendre une activité après cinq ou dix ans sans opérer", avance Jacques Domergue, chirurgien au CHU de Montpellier et directeur du centre anticancer du département. "On reproche beaucoup aux élus de ne pas connaître assez les difficultés de la vie de tous les jours. Là, je reste en contact", avance M. Touraine, adjoint au maire de Lyon et chef de service à l'hôpital Edouard-Herriot.
Pour M. Robinet, "il fallait bien quelqu'un pour continuer de donner des cours"."Mon activité me permet de garder ma liberté de parole, un député doit avoir un métier, sinon il est prêt à n'importe quoi pour rester élu", défend même M. Debré, élu député pour la première fois en 1986 et qui n'a jamais cessé d'exercer à l'AP-HP.
Ce flou leur permet de percevoir de grasses rémunérations, composées de leur indemnité de parlementaire, de leur salaire de PU et de leurs émoluments de PH. Certains, cependant, se sont mis en temps partiel et ne perçoivent qu'une partie de leur rémunération hospitalière, mais continuent de recevoir la totalité de leur salaire de professeur d'université. Deux d'entre eux ont choisi de conserver la totalité de leurs revenus, MM. Debré et Juvin. Ce dernier explique cependant qu'il lui arrive de poser un jour de congés quand il est très pris par son mandat, voire de demander une courte disponibilité. Et précise qu'il n'a pas d'activité privée à l'hôpital, pas plus qu'il ne touche de rémunération complémentaire de laboratoires pharmaceutiques ou pour des expertises. Ce qui peut rapporter beaucoup à certains.
Les rémunérations de ces mandarins-parlementaires vont de 10 000 à 16 000 euros. Des doubles salaires qui flirtent avec ceux des ministres. Leur situation, si elle peut apparaître choquante, n'a pourtant rien de nouveau. "Bien sûr, la question du cumul d'activités se pose, mais Philippe Juvin n'est pas le premier, et ne sera vraisemblablement pas le dernier", fait remarquer Loïc Capron, président de la commission médicale d'établissement de l'AP-HP.
Jean-Baptiste Chastand et Laetitia Clavreul (le monde.fr)
______________________________________________
Autre vedette de la médecine
Le Livre noir des médecins stars: la "PME" David Khayat
Extrait du Livre noir des médecins stars d'Odile Plichon, publié le 27/03/2012
C'est l'un des phares de la lutte anticancer, chercheur, oncologue, écrivain à succès et responsable d'une association richissime et contestée, Avec: le professeur Khayat est l'une des vedettes du Livre noir des médecins stars, d'Odile Plichon. Extrait.
[L'auteur revient sur le parcours du Pr David Khayat, ce cancérologue révélateur de l'influence et du mode de fonctionnement de certaines célébrités du monde médical.]
Qui est vraiment le Pr David Khayat? On l'aime ou on le déteste, avec lui il n'y a guère de place pour l'entre-deux. Certains vantent ses qualités humaines, le couvrent de dons, se ruent sur ses ouvrages qui dévoilent, sans rire, le menu "anticancer" dont nous rêvons tous. D'autres, à l'inverse, lui reprochent de ne s'intéresser qu'aux riches ou aux puissants, et d'avoir fait carrière sur la peur du crabe. (...) Les politiques de tous bords, rencontrés au fur et à mesure des années, sont eux aussi venus étoffer le carnet d'adresses du cancérologue. (...)
En tant que chercheur, il n'a guère brillé. C'est en tout cas l'avis du professeur en pneumologie Philippe Even: "Il a bien publié une poignée d'articles, mais aucun n'a véritablement changé le traitement du cancer." (...) Un autre professeur de l'AP-HP, lui aussi pneumologue, Jean-Philippe Derenne, conclut sèchement: "Il n'a rien découvert, rien inventé." Aujourd'hui, Khayat ne laisse plus dire cela sans réagir: "Un journal a écrit que j'avais 35 publications. C'est faux, j'en ai 5504", assure-t-il à propos de ses écrits scientifiques. (...)
Enfin, il y a les livres. S'ils permettent au cancérologue de "raconter" la dureté de son travail, avec les années, ils sont également devenus une source non négligeable de revenus. (...) Avec Le Vrai Régime anticancer, paru en 2010 chez Odile Jacob, il entre dans une nouvelle dimension. "Auparavant, il donnait l'image d'un homme en empathie avec ses malades, plein de compassion. Là, il se transforme en magicien anticancer, il n'y a plus de retour en arrière possible", assène l'un de ses anciens collègues, "affligé" par le contenu de ce pavé (...). Quand on lui demande ce qu'il répond à ceux qui l'accusent de s'être effectivement métamorphosé en magicien, le cancérologue se ferme: "Cela me blesse. C'est comme si je n'avais pas le droit d'avoir une vie en dehors de ma blouse blanche. Eh bien si, j'ai une vie, j'écris." (...)
Plus que son activité privée, plus que les revenus issus des essais thérapeutiques menés pour le compte des labos, c'est cette association [NDLR: l'association baptisée "Avec"], indissolublement liée à David Khayat, qui gère désormais des millions d'euros. Au profit de qui? Pourquoi? (...)
Les statuts d'Avec, consultables à la préfecture de police de Paris, précisent que l'association a pour but d'humaniser les conditions d'accueil du service d'oncologie de la Pitié-Salpêtrière, de soutenir la recherche (notamment en allouant des bourses), et enfin de promouvoir la Charte de Paris, signée en 2000 entre la France et d'autres pays engagés dans la lutte contre cette maladie. Voilà pour les objectifs affichés. Et en pratique? En pratique, toute vérification relève de la mission impossible, puisque les comptes d'Avec ne sont tout bonnement pas publics. Exception faite de ceux de l'année 2008, disponibles sur le site du Journal officiel, jamais, en effet, ils n'ont été dévoilés. (...)
Oubliant que son association fait essentiellement appel à la générosité publique, le cancérologue se braque. "Ces comptes sont confidentiels, pourquoi voulez-vous qu'on les diffuse partout?" s'énerve-t-il, avant de se reprendre, et de proposer que l'on vienne "les consulter ici".
Six mois plus tard, en janvier 2012, les voici posés devant nous, sur le bureau de David Khayat. Trois opus pas très gros, pour les trois dernières années connues. Mais attention, pas question d'y toucher. Tout juste l'expert-comptable présent ce jour-là est-il autorisé à répondre à quelques questions. "Vous voyez, nous sommes transparents, conclut le cancérologue, toujours fâché. Depuis 1996, d'ailleurs, nos comptes sont déposés chaque année à la préfecture!" C'est faux, du moins à en croire la Préfecture de Paris. Sollicitée, juste après cet entretien, elle nous signale en effet qu'Avec n'est "pas connue" de ses services, puisqu'elle n'est "pas reconnue d'utilité publique". (...)
Mais, pour Avec, devenue en moins d'une décennie l'un des étendards quasi officiels de la lutte contre le cancer, le meilleur des "attrape-fric", comme disent ses détracteurs, reste le très chic gala de Versailles (...). D'une année sur l'autre, les convives changent, pas la recette. Chacune des 35 à 40 tables est réservée par un laboratoire (AstraZeneca, Roche, GSK...) ou une grande entreprise (Pinault, Dior...), à raison de 12 000 à 15 000 euros, la tablée. Des dizaines d'altesses, de millionnaires, de stars se croisent sous les ors du château. Les rivières de diamants sont de sortie. (...)
Les "mauvaises" années, la soirée rapporte de 250 000 à 300 000 euros, frais déduits. Les bonnes années, un pays sponsorise le gala, en signant à son tour la Charte de Paris, moyennant "60 000 à 200 000 euros selon les cas", nous précise le Pr Khayat. (...) Quand on le titille sur cette soirée chic mais contestée, Khayat s'agace. "Mais vous pensez vraiment que j'aime ça, me pavaner en smoking? Versailles, pour moi, c'est la pire soirée de l'année. Tout cela n'a aucun intérêt. On me souffle les noms, je confonds tout le monde, je ne mange rien." Quant au jackpot supposé que représente cette manifestation, il tempère: "Nous sommes nous aussi touchés par la crise. En 2012, nous n'aurons sûrement que 500 convives, contre 700 d'habitude." (...)
C'est donc entendu, Avec draine de l'argent pour la lutte contre le cancer. Mais qu'a donc réalisé l'association en ce sens? (...) Faute de transparence spontanée, et faute de contrôle effectué par un organisme officiel, nous avons demandé à Michel Lucas, l'ancien patron de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), désormais à la retraite, de décortiquer pour nous l'année 2008, la seule à avoir été rendue publique. (...) Après examen des documents financiers d'Avec, Michel Lucas résume ainsi son sentiment général: "Ces comptes sont peu bavards et surprenants."
(...) Un dernier point, le plus important, nécessite d'être souligné au sujet d'Avec: année après année, les sommes thésaurisées gonflent. (...) Fin 2010, la "trésorerie", précise l'expert-comptable, atteignait "5,2 millions d'euros". L'équivalent de quatre années de collecte! De l'avis d'un ancien ami du cancérologue, le voilà, d'ailleurs, le principal point d'interrogation sur Avec: "C'est comme la Croix-Rouge après le tsunami: ils sont assis sur un tas d'or et n'en font rien, alors que les chantiers à réaliser restent titanesques!" (...)
Interrogé sur cette absence structurelle de projets d'envergure, David Khayat rétorque: "2010, c'est vrai, est une année creuse pour la recherche, mais en 2011 et en 2012, nous dépenserons 500 000 euros, puis 2 millions d'euros pour le nouveau laboratoire que nous inaugurerons en avril 2012 à la demande de la direction de la Pitié-Salpêtrière." Quelques instants plus tard, il nous entraîne "là-haut", sous les toits du bâtiment Jacquart, visiter une enfilade de petites pièces flambant neuves, équipées de plusieurs machines. (...) Nous finissons la visite au rez-de-chaussée, en découvrant le nouvel hôpital de jour, qui a remplacé l'ancien service des archives. (...) Interrogé sur le budget de cette nouvelle structure, le médecin précise qu'elle est financée à un tiers par Avec et à deux tiers par... l'hôpital lui-même.
source l'express.fr
§§§
Dans son Livre noir des médecins stars, Odile Plichon dénonce les pratiques parfois douteuses de certains grands pontes de l'hôpital. Aidés par un lobbying très efficace et... leur ministre.
Le cadeau de Xavier Bertrand
[L'auteur évoque ici le régime des retraites des 6000 professeurs de médecine (PU-PH), choyés par les politiques. En 2007, alors qu'il était ministre de la Santé, Xavier Bertrand avait mis en place, à leur intention, un système d'abondement plafonné à 2000 euros par an. En 2012, il renforce ce dispositif, mais en toute discrétion...]
La deuxième étape décisive en matière de retraite des PU-PH date des tout premiers jours de 2012, lorsqu'un accord a été finalisé, dans le plus grand secret. Une fois de plus, c'est Xavier Bertrand, entre-temps promu ministre du Travail, de l'Emploi et de la Santé, qui a initié le mouvement. Dans un premier temps, fin 2010, il mandate discrètement le prestigieux corps des inspecteurs de l'Igas pour plancher sur le sujet crucial de la retraite des "hospitalo-universitaires". Dans la lettre de mission de l'Igas - qui n'a pas franchement fait l'objet d'une communication ministérielle - le gouvernement annonce d'emblée la couleur. Il s'agit, précise la missive, de "répondre aux besoins exprimés par la communauté médicale". Les inspecteurs rendent leur travail début 2011. Puis le ministre prend de lui-même l'initiative d'engager les négociations: dans un courrier confidentiel, envoyé aux syndicats de praticiens en juillet de la même année, il leur donne rendez-vous pour la fin 2011. Les pourparlers, entamés alors, ne durent que quelques semaines. En janvier 2012, les uns et les autres paraphent un accord-cadre "historique" sur l'exercice médical à l'hôpital - compte épargne-temps, retraites, prime d'exercice exclusif... Si l'accord en lui-même fixe un canevas général, les "annexes", totalement passées sous silence, se révèlent bien plus instructives. Dans l'une d'elles, le gouvernement "booste" clairement la possibilité de cotiser, et donc de toucher une pension sur les revenus hospitaliers des PU-PH. Au final, selon nos estimations, le plafond d'abondement de 2000 euros pourrait être ainsi poussé jusqu'à 4800 euros, ce qui permettrait à certains praticiens d'épargner près de 9 600 euros chaque année! (...)
Rétroactif au 1er janvier 2012, le nouveau système coûtera plus de 30 millions d'euros par an au budget de la Nation. Les signataires ont accepté de faire tout leur possible pour ne pas ébruiter la nouvelle de ce beau cadeau avant l'élection présidentielle d'avril et mai 2012. (...)
Le lobbying des mandarins
[Témoignages à l'appui, l'auteur explore les coulisses du monde des "mandarins", ses rivalités, ses pratiques. Elle montre aussi comment certains médecins savent se mobiliser, et faire jouer leurs relations, pour défendre les avantages acquis ou la survie de tel ou tel service]
Le dernier exemple en date de cet "entrisme" est celui de la réorganisation francilienne des greffes cardiaques. En 2010, le constat de départ de l'agence régionale de santé d'Ile-de-France était simple: évolution des techniques oblige, le nombre de greffes de coeur dans ce bassin de population de 10 millions d'habitants ne dépassera plus jamais la centaine par an. Or, la région dispose de quatre centres, dont l'un, Bichat, n'effectue quasiment aucune greffe: en six ans (2005-2010), il n'en a réalisé que... trois! Décision est donc prise, en 2010, de fermer à terme la moitié de ces services, dont Bichat. L'opération s'avérera plus compliquée que prévu. Le grain de sel a pour nom Arno Klarsfeld. Fils du célèbre "chasseur de nazis" Serge Klarsfeld, cet avocat de 46 ans, proche de Carla Bruni-Sarkozy, est également un "collaborateur occasionnel" de Nicolas Sarkozy à l'Elysée et une relation du patron des greffes cardiaques à Bichat, le Pr Patrick Nataf. Lorsque ce dernier sent son activité "transplantation" menacée (il dirige également le service de chirurgie cardiaque qui, lui, n'est pas en danger), il se mobilise. "On a vu du monde, pour faire savoir qu'on avait besoin d'aide", nous confirme-t-il. A partir de l'automne 2010, Klarsfeld envoie plusieurs courriers aux autorités sanitaires, afin de plaider la cause du service. Succès garanti: comme les trois autres unités de transplantation, Bichat a finalement vu son autorisation renouvelée. "Et, en 2011, déjà, nous avons réalisé 17 greffes", s'enorgueillit le Pr Nataf. Un connaisseur du dossier tempère: "Cela ne change rien: on ne dépassera jamais 100 greffes par an. Quatre centres, cela reste trop. Alors, si Bichat fait feu de tout bois, il faudra en fermer un autre." Un ancien haut fonctionnaire tire, lui, une autre leçon de cette histoire: "Au fond, qu'un médecin utilise ses réseaux pour résister, c'est de bonne guerre. Mais ces lettres auraient dû partir à la poubelle! Ce qui me frappe dans cette histoire, c'est la lâcheté de l'administration. Elle aurait dû faire rempart."
§§§
"Nous ne sommes pas des stars, simplement des serviteurs de la nation." Frédéric Bargy, président du Syndicat national des médecins hospitalo-universitaires (SNPHU), n'a guère apprécié le "ton polémique" de l'article paru mardi 27 mars dans Le Parisien.
Le quotidien, qui relaie les révélations du Livre noir des médecins stars de la journaliste Odile Plichon (Editions Stock), assure que "l'hiver dernier, dans la plus grande discrétion, Xavier Bertrand, le ministre de la santé, a négocié [...] un accord conclu en janvier [qui] prévoit pour ces PU-PH [professeur des universités - praticien hospitalier] jusqu'à... 30 % de revalorisation de leurs pensions en fin de carrière". "Une réforme des retraites secrètes pour les stars de la médecine", titre Le Parisien, qui a calculé que si leur retraite est en moyenne de 4 400 euros aujourd'hui, elle pourrait atteindre 5 700 euros mensuels avec cette nouvelle mesure.
"Il ne s'agit pas d'une réforme, mais d'un ajustement budgétaire", explique M. Bargy, par ailleurs spécialiste en chirurgie pédiatrique au sein du groupe hospitalier Saint-Vincent-de-Paul-Cochin, à Paris. "L'accord principal date en effet de 2007 et était déjà destiné à compenser le fait que les hospitalo-universitaires n'avaient de retraites que sur leurs émoluments universitaires", ajoute-t-il.
Il s'agit en effet du décret relatif à "la participation des établissements de santé à la constitution de droits à la retraite au bénéfice des personnels enseignants et hospitaliers", publié le 5 avril 2007. Celui-ci prévoit que les établissements publics de santé participent à la constitution de droits à la retraite des PU-PH à hauteur de 5 % des émoluments hospitaliers bruts annuels dans une limite maximale de 2 000 euros. Cela signifie pour simplifier que si un médecin hospitalo-universitaire épargne 2 000 euros pour sa retraite, son établissement participe lui aussi à hauteur de 2 000 euros.
"UN VRAI SOUCI DE TRANSPARENCE"
Interrogé par Le Parisien, le professeur Roland Rymer, président du Syndicat national des médecins, chirurgiens, spécialistes et biologistes des hôpitaux publics (SNAM-HPK), précise : en 2007, cette mesure "a introduit une sorte de retraite à points : la cotisation volontaire du médecin était abondée par l'hôpital. Dans le nouvel accord signé cet hiver, le plafond de cotisation a été supprimé, ce qui rend le système plus intéressant encore." "Les bases étaient posées en 2007, explique-t-il au Monde.fr, mais ça n'allait pas loin, ce dont le ministère avait convenu. Or, nous étions la seule profession en France ayant une retraite calculée sur la moitié des revenus."
L'arrêté, qui n'a pas encore été publié au Journal officiel mais dont le projet est disponible en ligne, modifie en effet plusieurs points de celui de 2007. Le montant de la participation de l'hôpital passe à 9 % des émoluments hospitaliers, à l'exception des titulaires exerçant une activité privée avec des dépassements d'honoraires, qui restent à 5 %. En outre, le plafond des cotisations disparaît. M. Bargy explique pour sa part que celui-ci n'est pas supprimé, mais qu'il remonte.
Pour Odile Plichon, cette réforme pose plusieurs problèmes. "Il y a d'abord un vrai souci de transparence, explique-t-elle. Avant de négocier cette mesure dans le plus grand secret, Xavier Bertrand a commandé un rapport à l'IGAS sur la question des retraites des PU-PH. Ce rapport n'a jamais été rendu public. Et aujourd'hui, il faut chercher dans les annexes de l'accord-cadre sur l'exercice médical pour trouver le projet d'arrêté revalorisant les retraites de ces médecins."
Par ailleurs, souligne-t-elle, "cette revalorisation va à contre-courant de tout ce qui a été fait sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy au niveau des retraites. Comme il n'est juridiquement pas possible d'accorder aux PU-PH deux retraites d'Etat, le gouvernement a trouvé une astuce en créant ce système de retraite surcomplémentaire." Et la journaliste de s'étonner : "Ne s'agit-il pas là pour M. Bertrand d'opérer une reconquête de l'électorat de ces médecins influents après la période de désamour qu'ils ont connu sous l'ère Bachelot ?"
Des arguments balayés par M. Bargy, pour qui cette communication a minima est justifiée. "C'est une mesure annexe et banale. Et ça n'a rien d'un immense privilège, dans la mesure où nous n'avions pas avant de retraite sur nos émoluments hospitaliers. Qui plus est, ça ne grève pas le système de retraite par répartition. Quant à l'argument électoraliste, croyez-moi, les politiques ne sont pas à 5 000 voix près."
IL EXISTAIT DES AVANTAGES COMPENSATOIRES
Des serviteurs qui se sont vu accorder ces dernières décennies d'autres avantages pour compenser cette absence de retraite, de la possibilité d'exercer une activité privée à l'hôpital à la création du système de consultanat - un système qui permet au PU-PH qui en fait la demande de prolonger son activité pendant trois ans après son départ en retraite. Contre l'exercice de "mission transversale", le médecin garde son statut de PU-PH et la rémunération qui va avec.
Contacté, le ministère de la santé explique que "l'arrêté ne concerne que le régime des retraites complémentaires" et ajoute "qu'il s'agissait ici de donner un signal clair à la communauté hospitalière en maintenant le caractère attractif des carrières à l'hôpital".
La question de la retraite des professeurs hospitalo-universitaires est un vieux débat. Dans l'ouvrage de Mme Plichon, le professeur Rymer date les premières revendications à l'année 1978. En 2005 dans Le Monde, les responsables de la "coordination nationale des médecins hospitalo-universitaires" estimaient que l'urgence était d'obtenir pour eux une retraite digne de ce nom, même s'ils reconnaissaient que leur dossier "n'est pas de nature à faire pleurer dans les chaumières".
§§§
Les grands mandarins des hôpitaux publics se retrouvent à nouveau sur la sellette après la parution mercredi d'un livre dénonçant leurs honoraires excessifs et leurs privilèges, alors que l'accès aux soins devient un problème de plus en plus aigü pour la population. Un mois après la publication d'une enquête sur les dépassements d'honoraires "indécents" pratiqués dans les hôpitaux par le magazine 60 millions de consommateurs, une journaliste du Parisien-Aujourd'hui en France, Odile Plichon, élargit encore le débat et cite des noms et des chiffres associés à ces noms, dans un ouvrage intitulé "Le livre noir des médecins stars" (Editions Stock, 393 pages, 21,50 euros).
Le coeur du problème réside dans le fameux secteur libéral, dont bénéficient quelques centaines de grands pontes pour leur clientèle très privée, au sein même de l'hôpital public, mais qui prend des proportions démesurées alors qu'il n'est censé représenter que 20% de leur activité. Il y a une semaine d'ailleurs, deux cents praticiens hospitaliers ont réclamé, dans un manifeste publié par Libération, la suppression de cet exercice privé à l'hôpital public, dont ils ont souligné les « dérives régulièrement dénoncées mais de fait tolérées et par la communauté médicale (...) et par l'administration et le pouvoir politique incapables de faire respecter la loi ». « Tolérerait-on, par exemple, que des enseignants dûment rétribués par l'Education nationale désertent leur collège pendant les heures de cours pour aller dispenser leur savoir devant des écoliers "privés". Accepterait-on que des policiers jouent les vigiles sur leur temps de service », se demande la journaliste.
Jusqu'à 145.000 euros de salaire brut annuel
C'est pourtant la pratique de certains mandarins qui semblent, selon la journaliste, faire passer leur clientèle privée avant leurs obligations de soins pour un service public hospitalier qui les rémunère avec l'argent des contribuables. Les plus capés des blouses blanches sont les quelque 6.000 Professeurs Universitaires-Praticiens Hospitaliers (PU-PH) dont le salaire brut annuel moyen oscille entre 72.000 euros en début de carrière et 145.000 en fin de carrière. Mais s'ils ont une certaine notoriété et disposent d'un secteur privé, ils peuvent ajouter, en moyenne, 250.000 euros supplémentaires à leurs revenus annuels. Certaines stars gagnent au moins deux fois plus.
Une médecine à deux vitesses
En théorie, les grands professeurs ne doivent pas consacrer plus de deux demi-journées à leur clientèle privée. Mais comme ils n'ont de comptes à rendre à personne, explique l'ouvrage, il leur est facile d'organiser leur emploi du temps comme bon leur semble. En théorie également, il ne peut y avoir plus de deux semaines de différence entre un rendez-vous pris dans le secteur privé du mandarin et pour son activité publique. Mais Odile Plichon a elle même testé les délais en appelant les secrétariats des médecins stars et a constaté qu'ils pouvaient aller au delà de deux mois, démontrant qu'il y a, de fait, une médecine à deux vitesses à l'hôpital.
Les grands pontes sont redoutés politiquement, d'autant que certains d'entre eux sont des hommes politiques influents.
Le livre révèle que la retraite des PU-PH a été revalorisée d'environ 32% fin 2011 au moyen d'un système de capitalisation, en raison du fait qu'ils ne cotisaient pas sur leurs revenus hospitaliers - seulement sur leurs revenus universitaires - et qu'ils enregistraient une forte baisse de leurs revenus une fois à la retraite. Ces révélations n'ont pas été démenties par le ministère de la Santé. Mais, de plus, les PU-PH peuvent aussi devenir consultants, après 65 ans et jusqu'à 68 ans, et continuer ainsi à toucher leur salaire hospitalier.
§§§
Un livre paru ce mercredi épingle plusieurs "mandarins", de grands médecins souvent appelés à soigner les grands de ce monde et qui « utilisent le service public hospitalier, notamment, au profit de leurs intérêts personnels ». A peine sortie, ce "Livre noir des médecins stars" (édition Stock, 393 pages, 21,5 euros) signé par la journaliste du Parisien Odile Plichon, a suscité un début de polémique.
Le député UMP, urologue et chef de service à l'hôpital Cochin, Bernard Debré, est l'un des « pontes » pointé du doigt dans le livre pour « se faire passer depuis 20 ans pour le chirurgien qui opéra François Mitterrand » et qui « en partie grâce à ce malentendu originel » a fait le succès de son service. Dans un communiqué de mise au point, le Pr Debré réaffirme qu'il a effectivement « assisté » le Pr Adolphe Steg lors de la première opération en 1992 subie par François Mitterrand et dément que le succès de son service soit dû « à l'impact médiatique de l'intervention présidentielle ».
Le cancérologue David Kayat, chef de service à la Pitié-Salpêtrière est l'objet d'un chapitre entier, intitulé « Cancer : la PME Kayat » où la journaliste dresse le portrait de ce spécialiste auteur à succès sur les aliments censés protéger du cancer. La journaliste, grand reporter au Parisien, y relate notamment ses difficultés à obtenir les comptes détaillés de l'association contre le cancer Avec (Association pour la vie-Espoir contre le cancer) que le Pr Kayat a mise sur pied et qu'il préside.
Le Dr Stéphane Delajoux parmi ces pontes
Odile Plichon retrace également le parcours trouble du neuro-chirurgien Stéphane Delajoux de l'opération de la dernière chance sur Marie Trintignant, un « bluff » selon l'auteur, jusqu'au litige qui l'opposa en 2009 à Johnny Hallyday pour une opération d'une hernie suivie de complications qui a obligé le chanteur à une intervention en urgence quelques jours après. L'auteur détaille les salaires annuels - allant jusqu'à près de 600.000 euros - d'une quinzaine de ténors de salles d'opérations qui pourtant exercent dans des hôpitaux publics.
Leurs tarifs de consultation et d'intervention chirurgicales dépassent généralement très largement les tarifs conventionnés de la sécurité sociale, détaille Odile Plichon selon qui l'hôpital public pourrait renouer avec « sa vocation première » si « la question clé de l'égal accès au soin » revenait au centre du débat politique et « au coeur des premières décisions du nouveau quinquennat ».
Actu France Soir (avec AFP)