La consommation de drogues illicites en hausse en France
Quentin Haroche | 26 Juin 2024
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Les derniers chiffres de l’OFDT sur la consommation de stupéfiants en France confirme la démocratisation de la consommation de cocaïne.
Les derniers chiffres de Santé Publique France (SPF) et de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) ont confirmé la baisse de la consommation d’alcool dans la population et une stagnation du tabagisme. Mais qu’en est-il pour les drogues illicites, aussi appelées stupéfiants ? On le sait, malgré les efforts fournis par nos forces de police et les magistrats, les stupéfiants sont relativement faciles d’accès dans notre pays. Une situation qui se répercute sur la consommation de ces substances psychoactives, en hausse selon les derniers chiffres de l’OFDT. L’institution spécialisée dans le suivi de la consommation des drogues a en effet révélé ce mercredi les premiers résultats de son enquête EROPP (enquête sur les représentations, opinions et perceptions sur les psychotropes) menée auprès de près de 12 500 adultes âgés de 18 à 64 ans au cours de l’année 2023.
On y observe que le cannabis reste de loin la drogue illicite la plus consommée en France. Ce sont plus de la moitié des Français (50,4 %) qui ont consommé du cannabis au moins une fois dans leur vie, contre seulement 12,7 % en 1992 et 32,9 % en 2010. L’usage de cannabis au cours des douze derniers mois, après avoir longtemps augmenté, passant de 4,4 % en 1992 à 10,6 % en 2014, s’est stabilisé ces dernières années autour de 10,8 % en 2023. L’usage régulier (une fois tous les trois jours) et l’usage quotidien sont également stables et atteignent respectivement 3,4 % et 2,3 %.
Près d’un Français sur dix a déjà consommé de la cocaïne
Sans surprise, la consommation de cannabis diminue avec l’âge. Chez les 18-24 ans, 22,9 % en ont consommé au cours des douze derniers mois et 6,6 % ont une consommation régulière de cannabis ; chez les 55-64 ans on ne compte que 3,3 % de fumeurs annuel et 1,2 % de fumeurs réguliers. Cependant, depuis 2017, la consommation de cannabis a plutôt diminué chez les moins de 25 ans et au contraire augmenté chez les 55 ans et plus.
L’OFDT s’est également intéressée à la consommation des autres drogues illicites (14,6 % des Français ont déjà consommé un stupéfiant autre que le cannabis) et confirme le phénomène de démocratisation de la cocaïne : 9,4 % des Français affirment en 2023 en avoir déjà consommé, contre seulement 5,6 % en 2017. La baisse du prix de la cocaïne, liée à l’augmentation de la production, a conduit à un élargissement du cercle des consommateurs. Il ne s’agit plus d’une drogue réservée à des catégories spécifiques de la population (traders, show-business, chefs d’entreprise…), la cocaïne est désormais plus largement consommée. L’usage au cours des douze derniers mois est également en forte hausse, passant de 0,2 % en 1995 à 2,7 % en 2023.
Les hommes se droguent plus que les femmes
Autre drogue dite stimulante dont la consommation se normalise, la MDMA, ou ecstasy, stupéfiant généralement utilisé dans un contexte festif. En 2017, ils n’étaient que 5 % à en avoir déjà consommé et 1 % à en avoir pris dans l’année, contre 8,2 % en 2023 à l’avoir déjà expérimenté et 1,8 % à en avoir consommé dans l’année. Le poppers (14,9 % de Français qui l’ont expérimenté en 2023 contre seulement 8,7 % en 2017) et les champignons hallucinogènes (8 % en 2023 contre 5,3 % en 2017) connaissent également une forte hausse de leur expérimentation. Les autres drogues illicites (LSD, héroïne, crack, kétamine, 3 MMC, amphétamines, GHB) restent peu utilisées, avec moins de 5 % de la population qui les ont expérimentées.
Quel que soit le type de stupéfiant considéré, les hommes consomment plus de drogues illicites que les femmes. Au cours des douze derniers mois, les hommes sont 14,5 % à avoir consommé du cannabis, 3,9 % de la cocaïne et 2,4 % de la MDMA contre seulement 7,2 % de femmes à avoir consommé du cannabis, 1,6 % de la cocaïne et 1,3 % de la MDMA. Une plus forte appétence des hommes pour la consommation de substances psychoactives qu’on retrouve d’ailleurs pour les drogues licites que sont le tabac et l’alcool.
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De l’importance de bien reconnaitre les champignons…hallucinogènes
Quentin Haroche | 17 Juin 2024
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De plus en plus d’Américains consomment des champignons hallucinogènes, au risque de confondre certaines substances potentiellement thérapeutiques avec d’autres bien plus néfastes.
Après avoir longtemps été mises au placard, les recherches sur l’utilisation de substance hallucinogènes en psychiatrie ont connu un regain d’intérêt ces dix dernières années, à tel point que l’on a pu parler de « renaissance psychédélique ». Les recherches récentes se sont notamment concentrées sur la psilocybine, une substance hallucinogène contenue dans de nombreux champignons et qui pourrait notamment contribuer à soigner les troubles obsessionnels compulsifs (TOC), l’anxiété et la dépression.
Depuis 2018, la thérapie assistée par psilocybine est considérée par la Food and Drug Administration (FDA) américaine comme une « thérapie innovante » dans le traitement de la dépression et deux Etats américains (le Colorado et l’Oregon) ont autorisé ce traitement.
Cet intérêt pour la psilocybine ne se limite pas au monde de la recherche médicale : selon un sondage, 12 % des Américains ont consommé des champignons contenant de la psilocybine en 2022, ce qui en fait la drogue hallucinogène la plus consommée dans le pays.
Mais dans cet enthousiasme pour les substances hallucinogènes potentiellement thérapeutiques, les Américains doivent bien veiller à ne pas confondre les champignons entre eux, mettent en garde des chercheurs de l’université de San Diego dans un article publié lundi dernier dans l’American Journal of Preventive Medicine (AJPM).
Un champignon peut en cacher un autre
Les auteurs s’inquiètent notamment de l’engouement des Américains pour Amanita muscaria, plus connu sous le nom d’amanite tue-mouches, très présent en Amérique du Nord et en Europe. Ils notent ainsi que les recherches Google pour l’amanite tue-mouche ont augmenté de 114 % entre 2022 et 2023 et prennent pour exemple une publicité pour des bonbons à l’amanite tue-mouche publiée sur Twitter le 9 juin 2023 qui a été vue par plus de 5,5 millions d’utilisateurs de la plate-forme en neuf mois.
Sur Internet, il est désormais très facile de se procurer des produits contenant (prétendument ou non) de l’amanite tue-mouches. Jouant sur la bonne image dont les champignons hallucinogènes contenant de la psilocybine jouissent auprès d’un certain public, les vendeurs de ces produits prétendent qu’ils permettent de diminuer l’anxiété et agissent sur la dépression.
Or, les chercheurs de l’université de San Diego rappellent que l’amanite tue-mouche, s’il est bien un champignon hallucinogène, ne contient pas de psilocybine. Son principe actif hallucinogène est le muscimole, une substance bien différente de la psilocybine. « La psilocybine est un antidépresseur qui active un cheminement neuronal déclenchant bonheur et optimisme, tandis que le muscimole est un dépresseur, similaire à l’alcool ou aux benzodiazépines » explique le Pr Eric Leas, principal auteur de l’étude. « Le muscimole a peut-être des vertus pharmacologiques mais il n’a pas les mêmes effets que la psilocybine ».
L’amanite tue-mouche, produit dangereux et pourtant en vente libre
Non seulement le muscimole n’a pas les mêmes effets anxiolytiques et antidépresseurs potentiels que la psilocybine, mais il est également bien plus dangereux. Des études ont prouvé que cette substance était potentiellement plus toxique que le fentanyl ou la cocaïne. La consommation d’amanite tue-mouche peut ainsi provoquer des vertiges, attaques de paniques, nausées, crises comitiales, coma et dans de rares cas conduire à la mort. L’an dernier, un homme de 44 ans est mort aux Etats-Unis après avoir consommé une grande quantité d’amanite tue-mouche.
Paradoxalement, malgré cette différence de dangerosité et de potentiel thérapeutique, la psilocybine est classée dans la plupart des pays du monde, dont les Etats-Unis, comme un stupéfiant dont le commerce et la consommation est illicite, alors que l’amanite tue-mouche ne fait l’objet d’aucune régulation (aux Etats-Unis, seule la Louisiane interdit sa commercialisation).
Dans la plupart des cas, les produits contenant de l’amanite tue-mouche sont vendus aux Etats-Unis comme produits alimentaires, ce qui leur permet de contourner la réglementation stricte qui s’applique aux produits pharmaceutiques.
Selon les auteurs, au vu de l’engouement de plus en plus important pour les champignons hallucinogènes aux Etats-Unis et dans le reste du monde, il est urgent que des réglementations plus strictes soient prises pour assurer la sécurité et le libre choix des consommateurs. Ils recommandent donc que les produits à base d’amanite tue-mouche soient classés comme stupéfiants, ou à tout le moins que des « précautions de bon sens » soient prises, comme l’interdiction de la vente aux mineurs, la définition d’une dose standard, la création d’emballage ne pouvant être ouvert par des enfants ou l’encadrement de la publicité, soit une réglementation qui s’applique déjà pour le cannabis récréatif.
« Les sociétés qui vendent ces produits jouent avec les limites de nos réglementations » concluent les auteurs de l’article. « Ils s’en sortent et gagnent de l’argent jusqu’à ce qu’on leur dise d’arrêter. C’est un marché où les consommateurs sont en danger et ne sont pas assez informés. Le temps pour une action vigoureuse de santé publique est venu ».
En France, la psylocybine est interdite à la commercialisation contrairement au muscimole (qui n’est pas sur la liste des stupéfiants) et à l’amanite tue mouche qui restent cependant vivement déconseillés comme on vient de le voir.
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Des champignons hallucinogènes pour traiter la dépression ?
Dr Pierre Margent | 16 Octobre 2023
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De récentes études ont suggéré que la psilocybine entrainait une réponse antidépressive rapide, dépassant, de loin, sa durée de présence dans le corps humain. Toutefois, ces travaux ont fait l’objet de nombreuses réserves, laissant ouverte la question de l’utilité clinique réelle de cette drogue dans le traitement de certaines pathologies, dont les troubles dépressifs majeurs (TDM).
Un essai randomisé, en double aveugle, a comparé 2 groupes de patients dépressifs, l’un ayant pris une dose unique de psilocybine, l’autre un placebo actif, avec dans les 2 cas un soutien psychologique, afin d’analyser sur une période de 6 semaines, l’efficacité, la durée du bénéfice clinique et le profil de tolérance de la psilocybine.
Un essai randomisé multicentrique de phase 2 aux Etats-Unis
Pour être éligibles, les patients âgés de 21 à 65 ans devaient présenter un épisode de TDM durant depuis au moins 60 jours et être en bonne santé par ailleurs. Leur score à l’échelle MADRS (Montgomery-Asberg Depressive Rating Scale) était égal ou supérieur à 28 et les traitements antidépresseurs précédents n’avaient apporté qu’une amélioration modeste, inférieure à 30 %. Les critères d’exclusion comportaient des antécédents personnels ou familiaux de psychose ou de manie, un alcoolisme modéré à sévère, une toxicomanie, l’impossibilité ou l’incapacité d’arrêter des médicaments psychotropes prohibés, le recours fréquent à des drogues psychédéliques dans les 5 années précédentes, des idées ou un comportement suicidaire durant l’année écoulée.
Après une période de 7 à 35 jours pour élimination éventuelle des traitements antérieurs, les participants furent randomisés dans un rapport 1 :1 pour recevoir soit une dose unique de 25 mg de psilocybine per os, soit 100 mg de niacine (placebo) qui, comme le principe actif, provoque une réponse à type de flush. Une évaluation fut menée au 2ème, 6ème, 15ème, 29ème et 43ème jour après la prise, sous la surveillance de praticiens spécialisés en santé mentale. Le critère primaire d’évaluation a été la différence au 43ème jour des scores MARDS entre les 2 bras. Les critères secondaires furent l’efficacité précoce au 8ème jour, les variations de l’échelle SDS (Sheehan Disability Scale), la durée de réponse et de rémission quantifiées par le score MADRS. Durant la période pré thérapeutique et jusqu’ au 43ème jour, tous les effets secondaires furent notifiés.
Sur 1529 participants potentiels, 104 furent randomisés en intention de traiter ; 50 ont reçu la psilocybine et 54 la niacine. La moyenne d’âge des participants était d’environ 40 ans, la moitié était des hommes, pour 89 % caucasiens. La durée médiane de l’épisode dépressif en cours était de 53 (IQR 25-135) semaines dans le groupe actif et de 81 (26- 145) dans le groupe placebo. Le nombre médian de traitements pharmacologiques administrés préalablement était de 1 (0-2) dans chaque bras.
Une réponse précoce et soutenue
Les participants du groupe psilocybine, connurent une amélioration plus nette du score MADRS au 43ème jour en comparaison avec le groupe niacine, la différence moyenne s’établissant à -12,3 (CI -17,5 à -7,2 ; p< 0,001). Au 8ème jour après la prise médicamenteuse, l’amélioration du MADR se situait déjà à -12,0 (CI - 16,6 à – 7,4 ; p< 0,001). On retrouva, sous psilocybine, plus de patients avec une réponse soutenue, soit 20/48 (42 %) vs 5/44 (11 %), différence ajustée 30,3 (CI 13,5 à 47,1 ; p= 0,002).
Le taux de rémission durable des symptômes dépressifs semblait plus élevé avec la psilocybine, mais la différence n'était pas statistiquement significative (25 % vs 9,1 %, p =0,05). Sous psilocybine, une amélioration auto-rapportée de la symptomatologie anxieuse et dépressive, de la qualité de vie, du sentiment d’émoussement émotionnel a été notée.
Au moins un effet secondaire, généralement bénin (céphalées, nausées, troubles de la perception visuelle) avait été rapporté au 43ème jour par 44 des participants actifs (88 %) et 33 (61 %) sous placebo.
Ainsi, de cette étude de phase 2 on peut conclure qu’il existe, après la prise d’une dose unique de psilocybine, une réduction clinique significative des troubles dépressifs quantifiés par le score MADRS et que l’amélioration est soutenue dans le temps, en comparaison au placebo. Cette amélioration a été précoce, observée dès le 8ème jour, et maintenue tout au long des 6 semaines de l’essai. La psilocybine a modifié positivement le fonctionnement psychosocial, amenant une amélioration de la qualité de vie parallèlement à une diminution globale de la sévérité de la dépression, sans effet secondaire majeur, ni idées ou comportements suicidaires. Toutefois, ce travail amène plusieurs réserves. Le caractère aveugle de l’allocation n’a pas été évalué. Le recours à la niacine, en temps que placebo actif, est discutable, avec le risque d’accroitre la réponse placebo. L’évaluation finale a été tardive, au 43ème jour de l’étude. L’impact du soutien psychologique associé n’a pas été quantifié. Enfin, on doit signaler que la grande majorité des participants étaient caucasiens et d’un niveau socio-économique élevé.
En conclusion, l’administration d’une posologie unique de 25 mg de psilocybine per os pourrait constituer, en complément d’une prise en charge psychologique, un aspect nouveau et prometteur du traitement des troubles dépressifs majeurs.
References
Raison CL, et al. Single-Dose Psilocybin Treatment for Major Depressive Disorder: A Randomized Clinical Trial. JAMA. 2023 Sep 5;330(9):843-853. doi: 10.1001/jama.2023.14530.
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Etats-Unis : les risques des réseaux sociaux pour la santé mentale pris très au sérieux
Quentin Haroche | 21 Juin 2024
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Le gouvernement américain envisagerait d’imposer sur les réseaux sociaux des messages de santé publique similaires à ceux présents sur les paquets de tabac. Certains Etats américains ont déjà pris des mesures contre les réseaux sociaux.
En 1965, le Congrès américain avait pris la décision d’imposer aux cigarettiers d’apposer sur les paquets de cigarettes des messages de santé publique, le fameux « Fumer tue » (« Smoking kills ») qui existe désormais également et depuis longtemps sur les paquets européens. Près de 60 ans plus tard, le parlement américain pourrait prendre une décision similaire pour…les réseaux sociaux. C’est la proposition faite en tous les cas par le « Surgeon general » (équivalent du ministre de la Santé) ce lundi.
Le Dr Vivek Murthy souhaite ainsi que les différents réseaux sociaux (Instagram, Facebook, X, TikTok…) soient obligés d’afficher régulièrement sur leurs plateformes un message de santé publique indiquant que l’usage prolongé des réseaux sociaux peut nuire à la santé mentale, en particulier chez les adolescents. Ce n’est pas la première fois que le ministre s’inquiète des dangers des réseaux sociaux.
En mai dernier, il avait jugé qu’ils étaient une « cause importante de la crise nationale de santé mentale des jeunes que nous traversons », alors que plusieurs études pointent du doigt une hausse des troubles anxieux et dépressifs ainsi que des tentatives de suicide chez les adolescents américains depuis plusieurs années.
Un lien de causalité qui n’est pas établie avec certitude
Jusque-là, le gouvernement fédéral s’en était tenu à émettre des recommandations vis-à-vis des sociétés gérant les réseaux sociaux, les invitant à mettre fin aux pratiques jugées les plus nocives et addictives, comme les notifications intempestives ou le déroulement infini (« infinite scroll »), qui peuvent être « prédatrices pour des cerveaux en développement et conduire à un usage excessif » commente le Dr Murthy.
Mais le médecin estime que le temps de la simple incitation est désormais passé et qu’il est l’heure de prendre des mesures plus strictes. La mise en place d’un message de santé publique est selon lui un moyen efficace de faire prendre conscience du risque à la population générale. Il en veut pour preuve que depuis la mise en place de tels messages sur les paquets de cigarettes, la prévalence du tabagisme a été divisée par quatre aux Etats-Unis.
Ces dernières années, plusieurs études ont pointé du doigt un potentiel lien entre un usage excessif des réseaux sociaux et la survenue de troubles psychiatriques, notamment chez les adolescents. Le Dr Murthy cite notamment une étude de 2019 indiquant une plus forte prévalence des troubles psychiatriques chez les adolescents passant plus de trois heures par jour sur les réseaux sociaux et un sondage de 2022 indiquant que 46 % des adolescents estiment que les réseaux sociaux les font se sentir moins bien à propos de leurs corps.
Aucun lien de causalité n’a cependant pu être établi avec certitude entre l’apparition des réseaux sociaux et la crise de la santé mentale qui touche les jeunes occidentaux et le sujet fait encore débat parmi les psychologues et les psychiatres.
Les Etats montrent les muscles
Le Dr Murthy dit avoir bon espoir que son projet soit adopté par le Congrès, la lutte contre les dangers des réseaux sociaux étant l’un des rares domaines où démocrates et républicains parviennent encore à se rejoindre. Mais il est fort probable que les sociétés gérant les réseaux sociaux attaquent une telle loi en justice.
« Il s’agirait d’une atteinte claire à la liberté d’expression de la part du gouvernement » estime un lobbyiste favorable aux entreprises du numérique. Comme souvent aux Etats-Unis, la question pourrait donc se résoudre devant les tribunaux.
En attendant une décision du Congrès, certains Etats ont pris les devants. En octobre dernier, l’Utah a adopté une loi rendant nécessaire une autorisation parentale pour s’inscrire sur les réseaux sociaux et interdisant l’envoi de notifications aux mineurs. Ce jeudi, l’Etat de New York a adopté une loi similaire, obligeant les réseaux sociaux à demander l’autorisation des parents pour proposer aux adolescents des « flux addictifs » et pour envoyer des notifications aux mineurs.
En octobre dernier, ce sont 41 Etats américains qui ont attaqué devant la justice fédérale la société Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram. Les Etats accusent la firme de Mark Zuckerberg d’utiliser des algorithmes spécifiques pour rendre les adolescents addicts aux réseaux sociaux. Ils s’appuient notamment sur des documents divulgués en 2021 par une ancienne ingénieure de Meta prouvant que la firme avait pleinement conscience des effets délétères des réseaux sociaux pour la santé mentale des utilisateurs.
« Nous regrettons qu’au lieu de travailler de manière productive avec les entreprises à la manière d’améliorer l’utilisation de nos plateformes par les adolescents, les ministres de la justice des Etats aient choisi la voie judiciaire » s’était contenté de répondre Meta.
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Cannabis et troubles psychotiques : un risque accru chez les adolescents
Dominique Baudon, MD, PhD | 25 Juin 2024
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Il a déjà été montré que la consommation de cannabis peut être un facteur de risque important pour l’apparition de troubles psychotiques. Une méta-analyse d'études longitudinales a en effet estimé que les consommateurs de cannabis à vie avaient un rapport de risque de 2,58 (IC à 95 % 1,08-6,13) pour les troubles psychotiques par rapport aux non-utilisateurs [1]. Cependant, les limites méthodologiques de ces études rendaient difficile l'estimation de la force de cette liaison.
De fait, les résultats qui intéressaient surtout la population adulte, s’appuyaient en grande partie sur la consommation de cannabis au cours du XXème siècle et au début du XXIème siècle, lorsque la drogue était moins puissante : la teneur (concentration, ou puissance) en delta 9-tétrahydrocannabiphorol (THC) du cannabis séché est passée en moyenne de 3 % dans les années 80 à environ 15 % aujourd'hui, certaines variétés pouvant même avoir un taux de THC de 30 %.
Une équipe de chercheurs canadiens (Toronto University, Centre for Addiction and Mental Health CAMH et Institute for Clinical Evaluative Sciences ICES), a étudié ce lien entre cannabis et troubles psychotiques chez des adolescents et jeunes adultes. Les travaux ont été publiés dans la revue Psychological Medicine en mai 2024 et ont fait l’objet d’un communiqué de presse [2, 3].
Les données d’une enquête basée sur la population en Ontario
Pour estimer l'association entre la consommation de cannabis chez les jeunes et le risque de diagnostic d'un trouble psychotique, les auteurs ont utilisé des données récentes (2009-2012), issues de l'Enquête sur la santé dans les communautés canadiennes (ESCC*), en particulier des données administratives sur la santé provenant du CAMH et de l’ICES.
La population était constituée de sujets âgés de 12 à 24 ans. La consommation de cannabis a été mesurée par questionnaire : « Avez-vous déjà consommé ou essayé de la marijuana, du cannabis ou du haschisch ? ». Les réponses possibles étaient : (i) oui, une seule fois, (ii) oui, plus d'une fois, (iii) non, (iv) je ne sais pas, (v) je refuse de répondre.
En cas de réponse « Oui », la question suivante a été posée : « L'avez-vous utilisé au cours des 12 derniers mois ? », avec comme réponses : oui, non, je ne sais pas, je refuse de répondre.
Dans le cadre de l’ESCC, les trois quarts des répondants ont eu des entretiens exclusivement en présentiel, tandis que d'autres ont participé par téléphone. Les taux de réponse étaient de 72,3 % pour 2009-2011 et de 66,4 % pour 2011-2012. L'enquête a été conçue pour assurer la surreprésentation des jeunes âgés de 12 à 19 ans.
Les répondants qui ont utilisé les services de santé pour des troubles psychotiques au cours des 6 années précédant leur date d'entrevue ou d’interview téléphonique ont été exclus, cela pour atténuer le risque de causalité inverse.
Les répondants ont été suivi jusqu'en 2018, année où le Canada a légalisé la consommation récréative de cannabis.
La cohorte a compris 11 363 sujets (dont 51 % de participants de sexe masculin) ; l’âge moyen était de 18,3 ans [15,2-21,3]. La durée de suivi maximale était de 6 à 9 ans selon le cycle de l'enquête. Cette durée a été choisie suite aux études montrant un délai moyen de 7 à 8 ans entre le début de la consommation de cannabis et l'apparition des symptômes psychotiques [4].
Trois résultats principaux ont été retenus : une visite ambulatoire, ou une consultation en urgence, ou une première hospitalisation, si cet événement était lié à un trouble psychotique. Les chercheurs ont estimé les ratios de risque spécifiques à l'âge pendant l'adolescence (12-19 ans) et l'âge adulte jeune (20-33 ans) et ont mené des analyses de sensibilité pour explorer d'autres conditions de modèle, y compris la restriction du résultat aux hospitalisations et aux visites d'urgence, afin d'augmenter la spécificité.
Une forte association avec une consommation à l’adolescence
La consommation de cannabis, par rapport à sa non-consommation, a été significativement associée à un risque 11 fois plus élevé de troubles psychotiques pour une consommation pendant l’adolescence (12-19 ans), mais pas pendant le jeune âge adulte (rapport de risque ajusté : 11,2 [IC à 95 %, 4,6-27,3] et 1,3 [0,6-2,6], respectivement).
En sélectionnant les résultats liés aux seules hospitalisations et consultations en urgence pour troubles psychotiques, la force de l'association a augmenté chez les adolescents, avec une association 26 fois plus élevée chez les consommateurs de cannabis que chez les non-utilisateurs (aHR, 26,7 [7,7-92,8]). Cependant, il n’a pas été observé de changement significatif à l'âge adulte (aHR, 1,8 [0,6-5,4]).
Certaines limites sont présentées par les auteurs. D’éventuels facteurs de confusion pouvant biaiser les résultats n’ont pas été mesurés, comme, la prédisposition génétique, les antécédents familiaux de troubles psychotiques. La possibilité d'une causalité inverse ne peut pas non plus être exclue ; il est en effet possible que les personnes ayant des "dispositions psychotiques" puissent avoir eu une plus grande consommation de cannabis.
De plus, il n’a pas été recherché de facteurs concernant le cannabis lui-même, par exemple, son mode d’utilisation, la puissance du THC, le type de produit utilisé ou la dépendance.
S’il est commun d’admettre que l’adolescence est une période de risque plus sensible que l'âge adulte pour l'effet de la consommation de cannabis sur le développement de troubles psychotiques, il existait peu de preuves épidémiologiques pour le confirmer avant cette étude conduite au Canada sur un échantillon de plus de 11 000 adolescents et jeunes adultes suivis pendant 6 à 9.
Le risque d’hospitalisation ou de consultation en urgence pour troubles psychotique était 26 fois plus élevé chez les d’adolescents ayant consommé du cannabis. Selon les auteurs, « ces résultats sont cohérents avec la théorie du développement neurologique selon laquelle les adolescents sont particulièrement vulnérables aux effets du cannabis ».
Certains pays, dont le Canada, ont opté pour la libéralisation de la consommation récréative du cannabis. Les résultats de cette étude montrent que le développement des stratégies de prévention du cannabis pour les adolescents, fondées sur des données probantes, sont justifiées, d’autant plus que les produits du cannabis commercialisés sont devenus plus largement disponibles et ont une teneur plus élevée en THC.
Les auteurs concluent : si « la grande majorité des adolescents qui consomment du cannabis ne développeront pas de trouble psychotique, selon leurs données, la plupart des adolescents qui reçoivent un diagnostic de trouble psychotique ont probablement des antécédents de consommation de cannabis ».
Enfin, la question de savoir si la consommation de cannabis est liée de manière causale aux troubles psychotiques continue d'être débattue. En particulier, de récentes études génétiques soulèvent l'incertitude quant à l'ampleur de l'association [5].
*L’objectif principal de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC) est de recueillir des données relatives à la santé aux niveaux géographiques provinciaux (régions socio-sanitaires ou régions socio-sanitaires combinées), par des enquêtes transversales, estimations nationales et provinciales.
References
[1] Moore TH, Zammit S, Lingford-Hughes A, et al. Cannabis use and risk of psychotic or affective mental health outcomes: a systematic review. Lancet. 2007 Jul 28;370(9584):319-28. doi: 10.1016/S0140-6736(07)61162-3.
[2] McDonald AJ, Kurdyak P, Rehm J, et al. Age-dependent association of cannabis use with risk of psychotic disorder. Psychol Med. 2024 May 22:1-11. doi: 10.1017/S0033291724000990.
[3] News release 22 may 2024 : New evidence suggests link between teen cannabis use and psychotic disorders may be stronger than previously thought. Peer-Reviewed Publication; Institute for Clinical Evaluative Sciences. https://www.eurekalert.org/news-releases/1044795
[4] Stefanis NC, Dragovic M, Power BD, et al. Age at initiation of cannabis use predicts age at onset of psychosis: the 7- to 8-year trend. Schizophr Bull. 2013 Mar;39(2):251-4. doi: 10.1093/schbul/sbs188.
[5] Ganesh S, D'Souza DC. Cannabis and Psychosis: Recent Epidemiological Findings Continuing the "Causality Debate". Am J Psychiatry. 2022 Jan;179(1):8-10. doi: 10.1176/appi.ajp.2021.21111126.