Se connecter

Quand la pénurie change de définition…

« Pénurie majeure de médecins et sages-femmes en maternité : l’IGAS ne voit pas problème » Relais du communiqué de presse collectif du 15 septembre 2026 et point de vue. À la lecture des prises de position successives des représentants médicaux, une question mérite d’être posée : « la pénurie constitue-t-elle une réalité constante du système de santé, ou son interprétation varie-t-elle selon les enjeux auxquels elle est convoquée ? » Il ne s’agit évidemment pas de nier les difficultés de recrutement, les tensions sur la permanence des soins ou la dégradation des conditions d’exercice. Il s’agit de regarder comment, au fil du temps, un même problème démographique peut conduire à des diagnostics et à des réponses très différents.  
Quand la pénurie est « en voie de correction »
En 2016, la pénurie médicale était présentée comme « en voie de correction ». Claude Ecoffey, alors président de la SFAR, écrivait : « Enfin la pénurie médicale est en voie de correction » Il s’appuyait notamment sur la présence de 2 500 internes d’anesthésie-réanimation en formation et sur l’installation de médecins diplômés hors de France. Dans le même texte, la SFAR considérait que les IADE étaient déjà, pour l’exercice de l’anesthésie, en situation de pratique avancée, tout en défendant le maintien du modèle du binôme MAR–IADE et d’une consultation d’anesthésie médicale. [1] La formulation est importante : la pénurie médicale n’était pas alors présentée comme une raison d’élargir l’autonomie des IADE, puisque sa résorption était annoncée comme engagée.   Puis, en 2022, la pénurie disparaît du diagnostic Quelques années plus tard, le discours est encore plus explicite.   Dans une communication commune publiée le 17 janvier 2022, le SNARF, le SNPHAR-E et le SNJAR affirmaient : « Il n’y a pas de pénurie médicale en anesthésie-réanimation. » Le texte avançait alors près de 500 anesthésistes-réanimateurs formés par an et une augmentation attendue de plus de 15 % des effectifs de MAR au cours des huit années suivantes. Les postes vacants étaient, quant à eux, présentés comme l’expression d’un « défaut criant d’attractivité des structures concernées », alors que certains MAR avaient une activité partiellement ou totalement intérimaire. [2] Cette position intervenait directement dans le débat sur la pratique avancée des IADE. La même communication rappelait que la pratique avancée avait été inscrite dans la loi pour compenser un déficit démographique médical, tout en affirmant que ce déficit ne concernait pas, selon ces organisations, l’anesthésie-réanimation. [2]  
Et en 2026, la pénurie redevient centrale
Le discours actuel est sensiblement différent. Dans leur communiqué collectif du 15 septembre 2026, le CNGOF, la SFMP, la SFP, la SFAR, le CARO et la FFRSP parlent d’une « pénurie majeure de médecins et sages-femmes en maternité » et d’une pénurie de ressources humaines. [3] Le communiqué indique notamment qu’une étude récente estimait à près de 1 000 le nombre de gynécologues-obstétriciens à temps plein manquants en 2021 pour assurer la permanence des soins et que 66 % des équipes obstétricales étaient en tension. Il reprend également les données du rapport IGAS selon lesquelles, entre 2013 et 2023, le nombre de gynécologues-obstétriciens par salle de naissance aurait diminué de près de 30 % et celui des sages-femmes de 10 %. [3] Le communiqué affirme également : « Si la France pouvait maintenir l’ensemble de ses maternités, personne ne demanderait le regroupement des plateaux d’accouchement. » Et pose la question : « Quand il manque 1000 gynécologues-obstétriciens à plein temps pour assurer la permanence des soins, que l’on fait face à une pénurie documentée d’anesthésistes-réanimateurs, de néonatologistes et de sages-femmes, quelle autre solution s’offre à nous […] ? » [3] La SFAR a elle-même relayé cette position. [4]
Alors, qu’est-ce qui a changé ?
  • La démographie ?
  • Les besoins de santé ?
  • L’organisation des soins ?
  • L’attractivité des établissements ?
  • Ou simplement le problème auquel on cherche à apporter une réponse?
Ces déclarations, prises séparément, peuvent naturellement être contextualisées. Mais mises bout à bout, elles révèlent au minimum une chose : la pénurie n’est pas un argument univoque. Lorsqu’elle est considérée comme transitoire, elle peut conduire à relativiser la nécessité de faire évoluer les compétences. Lorsqu’elle est attribuée principalement à un défaut d’attractivité, la réponse recherchée devient l’amélioration des conditions d’exercice et de recrutement. Lorsqu’elle devient suffisamment importante pour menacer la permanence des soins, elle peut justifier une réorganisation territoriale de l’offre. Et pourtant, dans chacune de ces configurations, une question reste étonnamment peu posée : « Que peut-on faire avec les compétences déjà disponibles ? »  
Les IADE : une ressource, mais aussi une force de proposition
Les IADE ne sont pourtant pas une ressource théorique. Ils sont formés, diplômés, expérimentés, déjà autonomes dans de nombreuses dimensions de leur exercice et habitués à prendre en charge des situations complexes. Ils sont également force de proposition. Depuis des années, ils proposent de faire évoluer leur exercice : pratique avancée, consultation, parcours péri-opératoire, soins critiques, douleur, préhospitalier, périnatalité, accès vasculaires, prévention, recherche, enseignement… La question n’est donc pas seulement : « Avons-nous suffisamment de médecins de spécialité? »   Elle devrait également être : « Comment mobilisons-nous au mieux l’ensemble des compétences disponibles pour répondre aux besoins de santé de la population ? »  
Un problème qui n’est pourtant pas nouveau
Les tensions démographiques et leurs conséquences organisationnelles ne datent pas de 2026. En décembre 2013, le rapport parlementaire d’Olivier Véran, « Hôpital cherche médecins, coûte que coûte – Essor et dérives du marché de l’emploi médical temporaire à l’hôpital public », documentait déjà les effets de la rareté médicale sur le fonctionnement des établissements. [5] Le rapport estimait alors à environ 6 000 le nombre de médecins concernés par l’emploi temporaire et à 500 millions d’euros par an le surcoût pour les établissements publics. Il décrivait notamment les conséquences de la concurrence entre établissements pour attirer des médecins dans les spécialités en tension. [5] Le phénomène concernait notamment l’anesthésie, mais également la médecine d’urgence, la radiologie, la gynécologie-obstétrique et la pédiatrie. [6] Ce rapport rappelle surtout que le problème n’a jamais été uniquement celui du nombre de médecins. Il est aussi celui de leur répartition, de l’attractivité des établissements, des conditions d’exercice, des rémunérations, de l’organisation du travail et de la capacité des établissements à maintenir leur activité. Autrement dit : la rareté d’une compétence crée mécaniquement un rapport de négociation autour de cette compétence. Et c’est précisément là que la question des IADE devient intéressante.  
Parce qu’il existe un paradoxe
On peut considérer que les effectifs médicaux vont progresser. On peut défendre le maintien d’un modèle organisationnel centré sur le binôme médical. On peut demander une amélioration des conditions d’exercice lorsque les structures ne sont plus attractives. Et, lorsque les tensions deviennent réellement contraignantes, constater qu’elles imposent finalement une réorganisation profonde de l’offre de soins. Mais entre ces différents temps, les compétences IADE restent souvent cantonnées à un périmètre qui ne correspond plus nécessairement à tout ce qu’elles permettent de faire. C’est là que le débat devient intéressant. Il ne s’agit pas d’opposer les professions. Il ne s’agit pas de nier la valeur ajoutée du MAR. Il ne s’agit surtout pas de substituer systématiquement un professionnel à un autre. Il s’agit de poser une question d’organisation : « Pourquoi une compétence disponible, formée et réglementée devrait-elle rester sous-utilisée lorsque le système de santé affirme manquer de ressources ? » Et surtout : « Qui décide de la frontière entre ce qui relève nécessairement du médecin et ce qui pourrait être confié, dans un cadre sécurisé, à un IADE en pratique avancée ? »  
Ne pas opposer les professions, mais interroger le modèle
Cette question dépasse largement la seule anesthésie. Elle touche à l’accès aux soins, à l’efficience du système, à l’attractivité des métiers, à l’utilisation des compétences et, finalement, à la capacité collective à répondre aux besoins des patients. Les IADE ne demandent pas que l’on « prenne la place » des MAR. Ils demandent que leur place soit pensée à la hauteur de leurs compétences. De plus, ils pensent ! Car lorsque l’organisation du système de santé repose sur une ressource rare, la question n’est pas seulement de savoir comment préserver cette ressource. Elle est aussi de savoir comment utiliser intelligemment toutes celles qui existent déjà. Et lorsque les débats sur la démographie, les conditions d’exercice, les rémunérations, l’attractivité et les périmètres professionnels se croisent, une chose devrait rester au centre : Le patient.  
La question des conditions d’exercice
Le communiqué de septembre 2026 pose lui-même la question : « Quelle autre solution pour offrir aux jeunes professionnels des conditions de travail assez décentes pour les faire revenir vers les salles d’accouchement et remédier ainsi durablement à la pénurie de soignants ? » [3] La question est légitime. Mais elle appelle peut-être une réponse plus large que la seule amélioration des conditions d’exercice d’une profession.
  • Quelles compétences avons-nous déjà ?
  • Comment sont-elles utilisées ?
  • Quels besoins pourraient-elles couvrir ?
  • Et quelles évolutions permettraient de mieux les articuler ?
Parce qu’au bout du compte, en matière d’anesthésie comme dans les autres secteurs en tension, lorsque les organisations professionnelles discutent de leurs conditions d’exercice, de leurs périmètres et de leurs ressources, ce n’est pas seulement une question de statut ou de périmètre professionnel. C’est une question de capacité du système à maintenir une offre de soins accessible, sûre et soutenable.
Les IADE peuvent être une partie de la solution.
Encore faut-il accepter de considérer leur pratique avancée non comme une menace pour un modèle existant, mais comme un levier supplémentaire pour répondre aux besoins de santé.  
Recycler les raisonnements
On nous parle aujourd’hui de réorganisation, de pénurie et de développement durable des ressources humaines. Alors peut-être est-il temps de recycler aussi certains raisonnements : ne plus opposer les compétences, mais les articuler.
  • Les gaz anesthésiques se recyclent.
  • Les ressources se réutilisent.
  • Les compétences, elles, se développent.
Et les vieux décrets aussi mériteraient parfois une mise à jour…   <br >Damien BRAULT Secrétaire général de la SOFIA IADE-IPA<br />  
Références
  • [1] SFAR — Ecoffey C. Levons l’incompréhension sur la relation IADE-Anesthésistes-Réanimateurs. Éditorial, 15 janvier 2016. Société Française d’Anesthésie et de Réanimation. SFAR — texte intégral de l’éditorial
  • [2] SNARF, SNPHAR-E, SNJAR. IADE et pratique avancée : communication commune SNARF, SNPHARE et SNJAR.17 janvier 2022. SNPHAR-E — communication commune
  • [3] CNGOF, SFMP, SFP, SFAR, CARO, FFRSP. Pénurie majeure de médecins et sages-femmes en maternité : l’IGAS ne voit pas problème ! Communiqué de presse collectif, 15 septembre 2026. CNGOF — communiqué de presse Version publiée par La Veille Acteurs de Santé
  • [4] SFAR. Pénurie majeure de médecins et sages-femmes en maternité : l’IGAS ne voit pas problème ! Relais du communiqué collectif, septembre 2026. Publication SFAR
  • [5] Véran O. Hôpital cherche médecins, coûte que coûte : essor et dérives du marché de l’emploi médical temporaire à l’hôpital public. Rapport parlementaire, Assemblée nationale, décembre 2013. Rapport Véran — document intégral
  • [6] Véran O. Hôpital cherche médecins, coûte que coûte. Données reprises dans la présentation du rapport : environ 6 000 médecins concernés et 500 millions d’euros de surcoût annuel pour les hôpitaux. Le Monde — présentation du rapport et entretien avec Olivier Véran
  • [7] IGAS. Rapport sur la périnatalité, publié en 2026. Les données relatives à l’évolution des effectifs en maternité et aux tensions sur les ressources humaines sont reprises et discutées dans le communiqué collectif du 15 septembre 2026.
Revenir en haut de la page