MAR à bout 4

vendredi 18 septembre 2015

Les anesthésistes au bord de la crise de nerfs

par Bruno Martrette

Entre des semaines de travail sans fin et la difficulté de recruter, les anesthésistes frisent le burn-out. Certains proposent des solutions pour mettre fin à la pénurie.

Le Congrès 2015 de la Société Française d’Anesthésie et de Réanimation (SFAR) s’est ouvert ce jeudi à Paris. L’occasion pour ces médecins d’exprimer leur malaise. Une situation paradoxale. En effet, alors qu’ils sont parmi les praticiens hospitaliers (PH) les mieux rémunérés, les services de réanimation doivent faire face à une pénurie grandissante d’anesthésistes-réanimateurs.
A la rentrée 2015, 529 postes d’anesthésistes étaient ainsi à pourvoir dans les quelques mille hôpitaux de France. Dans la région Centre par exemple, il manque pas moins de 53 praticiens. Les hôpitaux de Basse-Normandie en recherchent, eux, 24. A terme, cette crise dans la profession est dangereuse pour ces praticiens, au bord du burn-out, mais aussi pour les patients.

Jusqu’à 110 heures par semaine l’été

Contacté par Pourquoidocteur, le Dr Yves Rébufat, président du SNPHAR-E , syndicat associé à Avenir Hospitalier, raconte les origines de cet épuisement. « La chose la plus pénible dans notre métier, c’est la permanence des soins. On travaille le soir, la nuit, et le week-end. Avec les années qui passent, ce rythme de vie devient de plus en plus pénible.  »

Dans le passé, ces médecins avouent qu’ils réussissaient à lever le pied sur les gardes et les astreintes. Un temps révolu aujourd’hui, puisque crise démographique oblige, les jeunes recrues sont absentes. C’est donc les anciens qui assurent la permanence de ces gardes.

A ce travail aux heures où les autres se reposent s’ajoute celui de la journée (du lundi au vendredi) qui, pour ces médecins, dépasse allègrement les 35 heures.

50 % de burn-out dans certains services

Du fait de la pénibilité du métier, le burn-out toucherait ainsi « de 35-50 % des anesthésistes en fonction des services », selon le Dr Max-André Doppia (CHU de Caen), vice-président du Collège Français des Anesthésistes réanimateurs (CFAR). Il précise que le syndrome d’épuisement professionnel concerne aussi bon nombre de chirurgiens, urgentistes, etc.
A la tête la de la Commission SMART (Santé des Médecins Anesthésistes Réanimateurs au Travail) du collège, lui et son équipe ont mis justement en place des outils que peuvent utiliser les anesthésistes pour éviter de tomber dans ce trouble sérieux de la relation au travail (voir encadré).
Il y avait en effet urgence à agir, car même les internes en anesthésie-réanimation se disent touchés par le burn-out. Hélène Carbonne, présidente de l’Association des Jeunes Anesthésistes- Réanimateurs (AJAR), confie : « Chaque année, il y a malheureusement des suicides d’internes. Notre spécialité n’y échappe pas puisqu’on a pu en déplorer un récemment en Ile-de-France. Notre charge de travail est variable selon les services mais peut être lourde, il nous arrive de travailler jusqu’à 90 heures par semaine ! », indique-t-elle.
Néanmoins, pour la suite de ses études, cette dernière reste optimiste, notamment grâce au numerus clausus qui a évolué ces dernières années. « Comme il a augmenté, nous sommes plus par service, donc la charge de travail a diminué (moins de gardes par exemple). On peut donc suivre la formation théorique organisée par notre université. Et notre repos de sécurité est dans l’ensemble respecté », reconnaît-elle.

L’hôpital malade de l’intérim

Une amélioration donc pour les futurs anesthésistes, mais qui ne semble pas encore profiter à ceux déjà en place. Les services en anesthésie tournent de plus en plus grâce à l’intérim médical. Pour comprendre, les services hospitaliers doivent aujourd’hui faire face à une véritable pénurie qui se caractérise par 10-30 % de postes vacants selon les hôpitaux.

Les intérimaires comblent donc la pénurie de médecins mais coûtent très cher à l’hôpital. Actuellement, un médecin intérimaire peut gagner jusqu’à 15 000 euros par mois. En moyenne, une journée de travail lui rapporte de 600 à 800 euros nets, quand son collègue titulaire perçoit 260 euros. Dans un rapport récent, le député Olivier Véran (PS, Isère) a estimé que ces professionnels de santé coûtent tous les ans 500 millions d’euros à l’hôpital.
Par ailleurs, ces mercenaires, comme certains les appellent, sont issus pour beaucoup du corps des praticiens hospitaliers. Yves Rébufat fait remarquer « qu’en les utilisant, on prend les habits de Paul pour les donner à Jacques afin de boucher les effectifs ». Bref, un système illogique qui ne fidélise pas les médecins et rend encore plus difficile le recrutement.

Un risque d’erreur médicale accru

Cette situation met aussi le patient en danger, puisque le burn-out augmente le risque d’erreur médicale. D’après une étude de l’association Asspro scientifique menée auprès de 1 024 spécialistes, dont des anesthésistes, on dénombre, chaque année, de 60 000 à 95 000 "événements indésirables graves" sur un total de 1,5 million d’interventions chirurgicales (soit 4 à 6 %). Selon les auteurs, le stress des professionnels de santé est « un signal susceptible d’alerter sur un risque potentiel d’augmentation des accidents ».
La peur de se retrouver dans une situation délicate, notamment sur le plan juridique, fait fuir les plus jeunes et menace de désaffection totale la spécialité d’anesthésie, ajoutaient-ils.

Pour Yves Rébufat, toutes ces problématiques pourraient se régler en réduisant la durée du temps de travail clinique à 40 heures, « comme pour les urgentistes », souligne-t-il. « Et entre 40 et 48 heures, durée maximale fixée par l’Europe, les anesthésistes devraient faire des tâches non cliniques (enseignement, recherche, formation, etc) », conclut-il.

Lire l’article sur le site pourquoidocteur.fr

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